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Les voies de l'espérance

2. Le pluralisme convergent

L'instauration et l'approfondissement de la démocratie constituent des défis majeurs que doit relever aujourd'hui l'État africain.

Au Burkina Faso, nous avons fait du chemin. Notre pays est désormais soutenu par un système politique qui mobilise les hommes autour de l'essentiel. Nous devons désormais maintenir le cap et sauvegarder les principaux acquis d'une République vécue et perçue dans sa spécificité endogène et fondée sur une démarche historique originale.

En décembre 1989, nous avons officiellement annoncé notre option de nous acheminer vers un environnement institutionnel légalisé et accepté par la majorité de notre peuple au moyen de mécanismes démocratiques.

Cette option était elle-même le couronnement de deux années de luttes âpres au sein de la direction politique du Front populaire pour adopter et mettre en oeuvre l'ouverture politique puis le multipartisme intégral en lieu et place du centralisme démocratique et de l'avant-gardisme partisan que continuait de prôner une aile idéologique radicale.Ces pesanteurs vaincues, nous avons alors pu actionner en1990 la concertation démocratique nationale afin d'élaborer les règles consensuelles de l'instauration d'un État de droit.

La constitution adoptée par référendum en juin 1991 anotamment défini la mission et l'organisation des pouvoirs séparés (exécutif, législatif et judiciaire). Des élections présidentielles, législatives et communales ont permis,depuis lors, de consolider les institutions de la nouvelle structure politique.

Il s'agit désormais de réussir l'approfondissement de ce processus en maintenant une interaction soutenue entre les différents éléments du système de gouvernance et ens'assurant que leur efficacité est au service des populations.

Cela ne se fera qu'en répondant de manière pertinente aux questions essentielles de la vie politique commune : le système électoral et sa gestion, le financement des partis politiques, l'organisation du débat parlementaire et le statut de l'opposition, la place et le rôle de la femme, ceux des médias et de la société civile dans l'animation de la vie publique, la conduite du processus de développement, les transferts de compétences et de ressources pour soutenir la décentralisation, etc.

Il s'agit là de questions d'une grande complexité, dont les réponses vont largement déterminer l'adhésion sociale et l'acceptation du mode de gouvernance. Et ici, comme ailleurs, il faut se départir du piège de la rhétorique, des stéréotypes importés pour saisir toutes les ambivalences et tous les conflits de logique afin d'imaginer des solutions appropriées, réalistes et réalisables dans notre contexte.

Dans notre continent de paradoxes, cette profession de foi prend un relief tout à fait singulier parce qu'elle donne l'entière mesure du chemin qui reste à parcourir, surtout en cette fin de siècle exceptionnelle où nous devons assimiler à la fois les exigences d'une citoyenneté nouvelle, les contraintes de nouvelles règles démocratiques et l'urgence d'un épanouissement économique.

Notre conviction demeure que l'individu et la collectivité ont besoin, pour pouvoir faire corps avec un cadre institutionnel vigoureux, d'espaces de concertation allant au-delàdes créneaux conventionnels. C'est du reste, pour nous Africains, un élément déterminant de notre substrat culturel.

Le premier point d'ancrage du développement et de la démocratie dans un État de droit, c'est la référence suprême à la constitution. Mais il serait illusoire pour un gouvernement de vouloir se retrancher derrière la citadelle d'une pensée unique et omniprésente. Ce serait emprunter un raccourci inévitable vers la régression politique, économique et sociale.

Certes, la mise en place d'institutions démocratiques à partir d'une législation accessible à tous les acteurs du jeu démocratique s'impose à tout dirigeant soucieux de l'épanouissement des citoyens. Mais il ne s'agit pas uniquement de libérer la pensée et la parole. Il s'agit aussi et surtout de les inscrire dans une logique d' action apte à promouvoir le développement, car le progrès économique, social et politique se mesure aussi à la capacité de mobiliser les hommes autour de l'essentiel. Cet essentiel, ce sont les principes et réflexes d'une communauté organisée qui sait ce qu'elle veut et où elle va.

La mise en place d'institutions démocratiques n'est donc pas une fin en soi. Elle doit répondre au besoin individuel et collectif d' atteindre des idéaux qui transcendent les différences de vues, de sensibilités et qui sont propres à créerune dynamique d'adhésion des populations dans leur ensemble.

Vue sous cet angle, la démocratie ne saurait se réduire à des règles : constitution, suffrage universel, pluralisme et séparation des pouvoirs. Une démocratie est une construction à travers une histoire, une culture, une conscience et une pratique. C'est un pacte conclu sur un patrimoine commun et sans lequel tout le reste n' est que fiction. C'est un pacte qui transcende les idéologies et les ambitions, suppose la diversité, autorise la différence,admet la contestation et le refus mais oblige au rassemblement grégaire chaque fois que l'essentiel est en jeu.

Ce pacte ne se décrète pas. C'est le fruit d'une quête inlassable, peut-être d'une évolution lente, mais c'est surtout le résultat d'une volonté politique.

Au Burkina Faso, nous avons fait une lecture approfondie de la pratique démocratique pour en tirer les enseignements qui pouvaient constituer la base d'une démocratie de concertation articulée autour d'un pacte républicain.

Nous avons associé toutes les composantes de la population aux débats sur l'histoire et l'avenir de notre pays.Ainsi, après l' avènement du mouvement de Rectificationen 1987, les assises nationales organisées en 1988 sur le bilan des quatre années de révolution, de la première annéedu Front populaire puis celles de 1990 sur le projet de constitution de la IVe République ont permis de faire émerger les règles communes de notre démocratie.

Voilà comment nous avons organisé des espaces de concertation et de dialogue qui ont pris le pas sur les zones potentielles de crises et de conflits. Ces espaces de concertation et de dialogue ne se résument pas au simple jeu pouvoir/ opposition. Ils doivent également s'appuyer sur la construction d'une justice indépendante et proche des populations, le développement des libertés publiques,d'opinion et de presse ainsi que sur la tenue d'électionslibres et transparentes.

Mieux, nous avons aussi puisé dans notre culture des éIéments susceptibles de renforcer la démocratie en impliquant les confessions religieuses, les chefferies traditionnelles et le mouvement associatif.

De tout temps, l'Afrique a pratiqué ce pluralisme social ;l'arbre à palabre et le conseil des sages ont toujours été chez nous des instances de régulation de la société. C'est dans ce sens aussi que les grandes concertations nationalestels la Conférence annuelle de l'Administration publique(CAAP), les états généraux de l'éducation, ceux de l'emploi, l' Assemblée générale des sociétés d'État, les journées de réflexion sur la problématique de la solidarité nationaleet bientôt le forum national sur la justice, se veulent autant de creusets pour élargir la responsabilisation effective des populations à la gestion de la société. Elles ont de ce fait une assise qui va bien au-delà de leur aspect formel.

Tout en restant en cela fidèle à nos convictions politiques,nous avons banni toute forme d'exclusion. Nous avons cultivé l'esprit d'ouverture en étant réceptif aux apports féconds de tous les fils du pays en favorisant l'organisation et la contribution déterminante de la société civile dans lagestion de la cité. Cette pédagogie du rassemblement ad'ailleurs contribué à clarifier le rôle des différents acteursen présence.

À travers cette démarche il s'agissait aussi pour nous d'éviter le diktat de la politique politicienne sur la vie de la nation en refusant que la professionnalisation de la politique finisse par faire de celle-ci l'apanage de quelques citoyens.

La société civile a un rôle majeur à jouer dans notre système politique du fait de la diversité de ses champs d'action.À la vision souvent globalisante des situations, elle a l'avantage d'opposer l'approche plus pointue, plus pragmatique, plus authentique même du spécifique et du différencié. Sa fonction critique constitue un facteur positif aussi bien pour les gouvernants que pour les gouvernés. Élément puissant d'émulation et de régulation, la société civile peut générer des idées et projets pour ouvrir des espaces nouveaux aux pouvoirs établis et éviter les dérapages autoritaires ou le règne de la pensée unique.

Au Burkina Faso, tous les acteurs de la vie politique ont pu participer, chacun à travers son cadre organisationnel, politique ou socio-professionnel à l'élaboration de la loi fondamentale et à la mise en place des institutions démocratiques. Notre souci permanent est de promouvoir un développement qui prend en compte notre culture, qui opère des adaptations qualitatives de la vie communautaire et de la conscience collective au profit du politique.

Il n'y a pas d'enjeu plus important que celui de redonner à l'Africain un statut, une place et un rôle qui reflètent un héritage immensément riche, les mutations actuelles qui l'affectent et son aspiration légitime à peser sur son présent, son devenir et l'évolution du monde.

C'est pourquoi nous avons voulu élargir la représentation populaire par la création d'une deuxième chambre parlementaire, la Chambre des représentants. Cette deuxième chambre traduit, dans son esprit comme dans sa lettre, notre préoccupation de faire émerger une culture de développement voulue et assimilée par tous. Elle est composée de ce que la société burkinabè compte de sensibilités socio-culturelles et de forces vives. Il s'agit là encore de dépasser le strict cadre des partis et d'associer aussi étroitement que possible la société civile à la formulation des actions de développement et des instruments de gouvernance. Le poids moral de cette deuxième chambre devrai taller croissant et imposer sa marque spécifique à notre structure institutionnelle.

Le Conseil économique et social participe à la même mission. Il appuie la prise de décision gouvernementale en associant les animateurs de la vie économique et sociale.Il est un lieu privilégié de dialogue entre acteurs d'horizons divers dont toute la nation profite ainsi de l'expérience et du capital humain.

Il en est de même du Médiateur du Faso dont la vocation suprême est d'instaurer les conditions d'une véritable démocratie administrative en tant que facilitateur du dialogue social entre l'Administration et les administrés. Cette institution constitue de ce fait un des remparts précieuxpour la consolidation d'un climat social serein dans notre pays, gage de la stabilité, de la paix et du travail productif au bénéfice de la nation entière.

La démocratie se nourrit, dans notre vision, de la différence des approches de tous ceux qui participent à la vie du pays. Nous sommes convaincus que c'est dans la synergie des différentes actions que notre pays peut inscrire son développement dans la durée. La recherche constante deconsensus avec tous les acteurs sur la nature des institutions républicaines et sur les règles du jeu politique, en favorisant l'esprit d'ouverture, de tolérance, de dépassement est un signe de sagesse politique pour les dirigeants africains.

Au total, la liberté se conquiert et la démocratie doit être conçue comme une nécessité sans cesse réclamée. Il serait suicidaire pour nos États déjà fragilisés par le sort que leur fait la conjoncture internationale de vouloir jouer la cartedu monologue institutionnel. Ce serait ajouter des privations supplémentaires à tant d'autres qui existent déjà.

L'esprit républicain s'épanouit lorsque la chose publique est ce qu'il y a de mieux partagé.

Conscients de cela, nous avons mis en avant le rapport direct entre le progrès économique et le niveau culturel des populations. Ce rapport est d'ailleurs tout aussi étroit lors-qu'il s'agit de développement politique, du développementde la conscience républicaine et de l'affermissement des institutions démocratiques.

Il est important pour nous Africains d'entrer dans le troisième millénaire raffermis par notre vision du monde propre, par notre philosophie et notre génie tout en restant ouverts aux apports enrichissants de la modernité sans pour autant nous aliéner ou nous perdre dans la pseudo-rationalité des schémas exogènes.

Notre culture n'est pas seulement la réminiscence de notre passé. Notre culture, en ses valeurs progressistes, est surtout le ferment de notre présent et de notre futur.

La culture du développement est celle qui sait à la fois bousculer les murs de l'immobilisme, les pesanteurs sociologiques rétrogrades et promouvoir les éléments de progrès du substrat culturel. Elle doit pouvoir réactiver un ordre intérieur qualitatif pour nous permettre de mieux survivre à cet ordre international conçu autour de nationalismes et d'égocentrismes qui annihilent les efforts de développement du Tiers-Monde.

Dans le domaine de la culture, notre politique vise à marquer le principe de complémentarité des hommes et des femmes du Burkina Faso en favorisant le brassage des différentes nationalités et en scellant la rencontre dynamiquede la jeunesse avec le legs et l'expérience des anciens. La culture, comme la démocratie, constitue une des valeurs-refuges de notre projet social de liberté, de justice, de solidarité et de progrès.

L'Afrique n'est pas, comme on veut bien nous le faire croire, un continent stérile. Elle est porteuse de potentialités, d'ingéniosité et de savoir-faire qui ne demandent qu'à s'exprimer à la face du monde.

Leur mise en valeur fait qu'on parle aujourd'hui sur le continent d'industrie cinématographique, audiovisuelle ou musicale. On assiste même à l'éclosion d'un artisanat industriel avec tout ce que notre patrimoine culturel recèle de richesses sur le plan de la créativité et de la fonctionnalité.

Notre administration culturelle où culminent, entre autres,le Festival panafricain du cinéma et de la télévision deOuagadougou (FESPACO), le Salon international de l'artisanat de Ouagadougou (SIAO), la Semaine nationalede la culture (SNC) et l'Institut des peuples noirs (IPN),accompagnent cette ambition burkinabè de redonner une âme émancipatrice aux peuples africains.

Le cinéma est un enjeu parce qu'il est un outil de liberté parsa capacité à transformer les mentalités, à changer les habitudes, à repousser les barrières de l'ignorance, de la division et de la haine.

Notre artisanat est essentiel parce qu'il est l'expression authentique de l'esprit inventif des Africains et sans doute notre fusée porteuse dans l'espace du savoir-faire technique.

Et l'intérêt grandissant que suscite le mouvement "black" à travers la communauté internationale commande de notre part ambition et initiative pour montrer au monde que nous sommes réellement le produit d'un vécu multimillénaire.

Cette vision de la culture du développement est en harmonie avec notre conception de la gestion de la société. Elle est aussi dictée par un devoir de solidarité et de reconnaissance envers les populations laborieuses, c'est-à-dire celles qui font l'histoire sans jamais y accéder.

La culture a maintes fois pris sa revanche sur l'arrogance de l'expertise qui ignore les valeurs africaines. Bien de schémas macro-économiques élaborés avec le plus grand soin ont échoué sur les rivages africains tout simplement parce qu'ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas compteravec l'intelligence et les besoins réels de ceux pour qui ils étaient conçus. Certains y ont vu, à tort, une obstination du continent à ignorer l'appel de la modernité et à être réfractaire aux nouvelles formes d'organisation politique et économique.

En fait, restées longtemps marginalisées, spoliées,confrontées à la faim, à la maladie et aux multiples barrières de la survie quotidienne, les populations africaines ne se sont jamais senties réellement concernées par des échafaudages d'experts auxquels elles se sentent étrangères parce qu'elles en perçoivent rarement les résultats immédiats.

La principale leçon que nous avons tirée de ce choc de civilisations, c'est que tout modèle de développement doit,pour réussir la mobilisation et la participation des communautés sans lesquelles rien n'est possible, s'articuler autour des besoins fondamentaux de la population, s'imprégner deses valeurs dominantes et prendre en compte ses préoccupations.

On mesure alors combien nous fait défaut aujourd'hui l'affirmation d'une démarche africaine originale, enrichie des valeurs du passé mais tournée vers la modernité et accessible au plus grand nombre.

Les nations qui ignorent l'anarchie sont celles où les principales valeurs de la société sont acceptées et partagées par de larges couches de la population et où le consensus s'organise dans le cadre de la démocratie plus ou moins sociale et du libéralisme économique.

Notre ambition doit être celle d'une pensée doctrinale endogène, originale, faite de pertinence par rapport à l'Afrique, ses fondements culturels, son histoire, sa civilisation, ses réalités sociales et économiques.

La culture de développement que nous préconisons a pourvocation de matérialiser dans chaque destin individuel notre capacité à être à la fois le bâtisseur et le garant de ce modus vivendi.

C'est aux dirigeants du continent qu'il appartient de donner un contenu aux valeurs de référence ainsi énoncées en accompagnant et en impulsant une tranquille "révolution des consciences". Ils le réussiront d'autant mieux qu'ils sauront infirmer l'ordre séculaire qui veut qu'il y ait des gouvernants détenteurs du savoir et de la vérité et des gouvernés condamnés à suivre et à subir. Et l'exercice est délicat par lequel ils doivent fondre leur autorité dans le collectif sans y perdre leur âme, c'est-à-dire en veillant à ce que la collectivité se reconnaisse dans leur pratique.

C'est en cela que la dénomination "élites africaines" prendra tout son sens et révélera tout son contenu, parce que désormais synonyme de modestie, de pragmatisme, de responsabilité, de solidarité et de maturité. La nouvelle révolution des consciences et la renaissance de l'homme africain passent par là.

Les partis politiques africains ont vraiment aujourd'hui une responsabilité toute particulière. Ils doivent faire preuve de maturité, éviter les antagonismes rétrogrades. Autant on ne peut construire un État prospère en niant la liberté des citoyens et en refusant leur participation à cette oeuvre,autant il est impossible d'édifier une démocratie sur des fondations de désordre et de précarité ou en exaltant à l'extrême le culte de la différence.

Je comprends difficilement que la démocratie à l'occidentale, produit de deux siècles de lente évolution, soit quasiment devenue un miroir aux alouettes revendiquée avec tapage en copie conforme ici et maintenant par certains intellectuels africains!

Quelle en est la compréhension pour nos "populations réelles", cette large majorité sous-instruite ou non alphabétisée qui, de par son niveau intellectuel et économique, est difficilement capable de mener un débat d'initiés sur l' avenir de nos sociétés? La "population réelle" , c'est le plus grand nombre constitué de paysans, de femmes rurales,d'ouvriers non qualifiés, de jeunes désoeuvrés qui ploient sous le poids de la misère et qui survivent de pitance d'une nature elle aussi en proie aux aléas climatiques.

Que peut bien vouloir dire la démocratie occidentale pourun paysan pauvre dont l'univers se réduit à sa famille et àson village ? Faut-il le blâmer si sa notion de démocratie selimite à voter pour son frère de sang ou d'ethnie ou, tout auplus, pour celui qui oeuvre concrètement à améliorer ses conditions d'existence par une approche du développement qui rend accessibles à la base les fruits de la croissance économique dans des domaines aussi vitaux que les facteurs de production, l'éducation, la santé, l'eau potable... ?

Notre pays sahélien, éprouvé par le besoin et enclavé, nenous laisse pas d'autre choix que la constitution d'un frontde survie collective.

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