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Les voies de l'espérance

3. L'économie de proximité

Que valent des institutions aussi démocratiques soient-elles si les préoccupations quotidiennes des populations ne sont pas prises en compte, si les revenus des ménages sont incertains, l'accès à la santé et à l'éducation compromis, le chômage des jeunes lancinant, la pauvreté galopante et les perspectives du lendemain sombres ? Prétendre construire un État de droit sans combattre le dénuement extrême qui caractérise le vécu des Africains, c'est courir à l'échec.

Plus que les autres continents, l'Afrique a durement subi les effets de la conjoncture enregistrés dans les années 70,avec ses chocs pétroliers successifs et la dépréciation chro-nique de ses matières premières. Les pays du Sahel ont dû en outre affronter les affres d'une longue sécheresse qui amis à mal les performances de leur agriculture. La dette africaine, moralement injuste, s'est ensuite signalée comme un fardeau insoutenable et continue d'ailleurs, malgré les traitements appliqués, de peser lourdement sur nos ambitions de développement.

Le débat des experts a conclu à une nécessaire réorientation des politiques et, par un jeu de balancier dont l'histoire économique est coutumière, les préceptes de l'orthodoxie libérale se sont imposés comme étant désormais la voie à suivre. Sous l'impulsion des institutions financières internationales, le continent s'est engagé dans un vaste chantier de réformes structurelles destinées à corriger les déséquilibres de la macroéconomie, à créer un environnement plus propice à l'éclosion des activités économiques et à bouleverser qualitativement les indicateurs sociaux.

C'est dans ce contexte particulièrement difficile qu'est intervenue la revendication de démocratisation sur le continent africain.

Est-il possible aux deux sphères, celle de la libéralisation politique et celle de la réforme économique, de cohabiter harmonieusement ? À première vue, la conjonction peut paraître dangereuse car deux logiques en apparence contradictoires se mettent en marche. Les programmes d'ajustement structurel, en raison de leur incontoumable austérité,sont perçus par les populations comme un pas en arrièredans la quête d'un pouvoir économique et social décent.Dans ce contexte, la démocratisation peut apparaître comme un pourvoyeur de droits et de pouvoirs dont l'expression risque de conduire à la parcellisation de l'autorité, voire à une certaine forme d'anarchie. Certains ont d'ailleurs vite fait de stigmatiser la cohabitation entre ajustement structurel et démocratisation comme un facteur decrise à répétition, d'instabilité et parfois de régression économique.

Pourtant, de même que la démocratie est partie intégrante de la bonne gouvernance, de même la réorganisation de nos économies est une nécessité vitale. Il nous faut les mener de front.

Le récent forum sur le développement de l' Afrique, tenu à Dakar le 21 juin 1998, a été l'occasion d'échanges fructueux entre les États africains de l'Ouest et du Centre et la Banque mondiale. Il y a été établi que le regain de vitalité des économies africaines est bien le résultat des courageuses réformes structurelles entreprises ces dernières années. Néanmoins cette libéralisation, pour contribuer à créer le progrès durable dont les fruits sont partagés par les populations à la base, exige d'évoluer dans un environnement politico-administratif de démocratie et de bonne gouvernance.

Le Burkina Faso, pays enclavé, a hérité d'une nature et de conditions climatiques très austères qui hypothèquent le développement de son agriculture. Peu pourvus en ressources minières, nous nous sommes résolus à nous appuyer sur nos ressources humaines, à concevoir le développement à la base et à donner la priorité à la satisfaction des besoins primaires des populations.

Pour la majorité des Burkinabè, qu'est-ce qu'une économie en croissance et des fondamentaux bons s'il n'y a pas une traduction concrète en acquis visibles et palpables au regard des immenses sacrifices qu'ils ne cessent de consentir ? C'est pour juguler ce paradoxe que nous avons placé la lutte contre la pauvreté, pour l'emploi et l'auto-emploi au coeur de l'équation du développement. Dans notre approche, l'État se doit de déterminer les actions ciblées en priorité sur l'environnement immédiat des populations,puis de leur conférer l'entière responsabilité du processus.En permettant ainsi aux populations de forger elles-mêmes leur destinée, la République, pays des citoyens, devient chez les pauvres le pays du travail qui libère.

Cette méthode de responsabilisation et de libération de l'initiative à la base par une forme de gestion autocentrée du développement constitue l'axe fondamental du programme des Engagements nationaux que nous avons initié en juin 1994.

Ces Engagements, qui sont devenus un élément intégrant de la vie quotidienne des Burkinabè, s'articulent autour de centres d' intérêt vitaux qui sont :

  • La sauvegarde de l'environnement et la lutte contre ladésertification;
  • L' accroissement de la production agro-pastorale;
  • L' organisation et l'appui au secteur informel et à l'artisanat;
  • Le développement du réseau des petites et moyennes entreprises et industries;
  • La promotion de la technologie;
  • L'éIévation du niveau général des connaissances à la base ainsi que le développement du sport et des activités culturelles.

Les projets spécifiques tirés de ces Engagements avaient pour objectif essentiel d'éviter le danger de la marginalisation des couches les plus vulnérables de la population par le processus d'ajustement et de restructuration économiques. Ce souci prenait une signification singulière au lendemain de la dévaluation de notre monnaie, le francCFA, en janvier 1994. La psychose qui entourait cette forte dévaluation rendait impératif de raffermir l'espoir des jeunes et des femmes, de conforter leur confiance en eux-mêmes et leur optimisme sur l'avenir. L'organisation et la promotion efficaces de leur intégration dans la sphère de la production nous sont apparues comme la méthode la plus indiquée.

L'engouement suscité sur le terrain, et toujours intact après quatre ans de pratique, nous conforte dans la conviction déjà établie que la puissance publique se juge essentiellement à travers sa capacité à satisfaire les besoins les plus fondamentaux du peuple.

Cet engouement est illustré par le succès éclatant de lamise en oeuvre des projets "8000 villages, 8000 forêts" et" Une école, un bosquet" qui, tout en étant des instruments efficaces d'éducation des populations sur la protection et la restauration de l'environnement, constituent des indicateurs du degré de mobilisation populaire.

Dès l'année-test en 1994, la conjugaison des efforts des comités villageois et du mouvement associatif appuyés par l'État a permis, avec l'apport substantiel des bailleurs de fonds et des ONG, la mise en terre de plus de quatre millions de plants et la délimitation de 600 hectares de forêt protégée.

Au total, sur une période de quatre ans, soit jusqu'en 1997,plus de 25 millions d'arbres ont été plantés sur une superficie de 48 410 ha, avec un taux moyen de réussite de 64% environ, et 2280 ha de forêt protégée ont été délimités.

Si ce programme a bien un mérite, c'est d'avoir fait de la préservation de l'environnement un nouveau cheval de bataille pour les populations rurales.

Pour promouvoir l'intégration des femmes dans le processus de développement, nous avions, dès 1990, créé une structure d'appui et de financement, le Fonds d'appui aux activités rémunératrices des femmes (FAARF).

Dans le cadre du programme des engagements nationaux, une dotation supplémentaire de 500 millions de francsCFA a été apportée au budget de ce fonds pour soutenir son élargissement à toutes les provinces du pays. Cette orientation sera par ailleurs renforcée par un apport substantielde capitaux dans le cadre de l'opération "Emprunt d'État"dont les 5 milliards de francs déjà mobilisés sont destinés à financer, outre le secteur agricole et la micro-entreprise,les activités rémunératrices des femmes et celles du secteur informel.

Il s'agit pour nous de provoquer une dynamique économique dans le milieu féminin par l'émergence d'un tissu de petites unités de production en facilitant l'accès des femmes au crédit et en encadrant leur formation à la gestion.

Au premier semestre de 1998, plus de 3 milliards de francsCFA ont été accordés sous forme de prêts pour la promotion des sous-secteurs de l'agriculture, de l'élevage, de la petite transformation, de l'artisanat et du commerce. Le taux de recouvrement enregistré, de l'ordre de 90%,démontre la détermination et le sérieux des bénéficiaires.

Toujours en persévérant dans la promotion des activités féminines, nous avons initié un centre de formation et de production pour jeunes filles dans les domaines de la couture, de la teinture, du tissage, du tricotage, de la transformation et de la conservation des produits. Durant deux années de formation, ce sont environ 1000 jeunes filles venant de toutes les provinces du pays, rejetées par le système éducatif formel, qui ont ainsi accédé à un métier nouveau.

L'enjeu le plus difficile de ce projet est la réinstallation etle suivi de ces jeunes filles dans leur milieu d'origine avec l'appui de l'État et des collectivités locales. Déjà, à la fin de la formation, chaque jeune fille a pu bénéficier d'un équipement complet correspondant à sa spécialité et d'un fonds de roulement de 120 000 francs CFA destinés à appuyer son insertion dans son univers de production.

Au-delà des activités féminines spécifiques, notre préoccupation majeure est de soutenir l'insertion des jeunes en général dans le processus de production. À cet effet, un fonds d'appui au secteur informel et à l'artisanat (FASI) a été mis en oeuvre en 1995. En deux ans d'exercice seulement, ce fonds, qui a eu pour ambition d'accorder des facilités de crédits aux plus démunis, a financé 166 micro-pro-jets pour une valeur de 364 millions de francs CFA; ces micro-projets, principalement des entreprises privées de très petite dimension, ont généré plus de 600 emplois.

Mais le projet le plus ambitieux pour la jeunesse demeure sans conteste celui dénommé "Fixation des jeunes dans leurs terroirs" . Son objectif premier est d'améliorer à la base les conditions de vie et de travail de la jeunesse rurale, de l'assister et de la soutenir pour lui assurer des reve- nus significatifs à travers des activités agricoles rémunératrices. Le pari que nous avons fait en l'initiant estde maîtriser, à terme, l'exode rural et de créer de nouveaux pôles de développement attractifs dans les campagnes.

Dès 1995-96, dans sa phase pilote, le projet "Fixation des jeunes dans leurs terroirs" a concerné près de 20 000jeunes de 105 villages qui ont ensemencé au total 925 hectares en coton, arachide et riz pluvial. Bénéficiant de l'appui constant des partenaires du développement, notamment l'Union européenne, ce projet est en passe de s'imposer comme une référence au Burkina Faso en matière de développement de proximité.

En même temps, et au rythme des moyens matériels et financiers qui se mettent au service de cette ambition, nous avons entrepris de donner un coup d'accélérateur à la mécanisation agricole et à la modernisation de l'élevage en dotant les producteurs de matériel de production sous la forme d'un prêt très concessionnel. Ainsi, depuis l'année1994, un total de 330 tracteurs dont 80 de la Société des fibres textiles (SOFITEX) , des centaines de motopompes et des milliers de charrues ont été distribués.

La promotion, par le crédit, des petites et moyennes entreprises est également au coeur de notre stratégie. Nous avons aussi entrepris de vaincre le phénomène de l'analphabétisme à travers une opération à grande échelle d'animation communautaire et de donner un élan nouveau aux secteurs du sport et de la culture.

Le moule de ces initiatives est cette espèce de "new deal"dont nous indiquons ici la trame et qui nous paraît incontournable. Nous pensons essentiellement ici à cette volonté inébranlable, qui doit nous habiter, de renverser le cours de l'histoire en revenant à nos sources immémoriales de créativité, d'inventivité et de solidarité, à l'urgence d'un contrat moral entre nos populations et les pouvoirs où les seconds se mettent vraiment au service des premières.

À travers cette nouvelle stratégie de développement endogène que nous mettons en oeuvre, nous avons surtout voulu expérimenter des mesures pratiques, susceptibles de donner du lustre aux initiatives à la base. C'est une démarche à l'évidence peu conforme aux programmations classiques davantage versées dans la détermination préalable des équations du développement et plus soucieuses de cohérences macro-économiques. Ces approches, bien que nécessaires à maints égards, apparaissent aussi comme des contraintes sociales supplémentaires en ce qu'elles n'ont pas toujours de prise sur les préoccupations et les réalités quotidiennes des populations.

Nos six engagements, au-delà du fait qu'ils constituent un plan concret de développement aux résultats immédiatement mesurables, présentent l'énorme avantage de s'articuler autour de l'homme et de la prise en charge de ses problèmes de proximité.

L'innovation se trouve dans la redéfinition des enjeux du développement. Toutes les couches de la population, y compris les franges les plus défavorisées, interpellées quotidiennement par la désertification, les déficits de production agro-pastorale, la dure condition des entreprises et le chômage des jeunes, trouvent chacune dans ces engagements un axe de reconnaissance. L'innovation apparaît également dans la nouvelle approche de la culture, dans la stimulation et l'entrain du plus grand nombre à la pratiquedu sport.

C'est pourquoi il est pour nous un impératif, dans un très court terme, de renforcer ces Engagements par une deuxième génération de projets.

Comment les Africains peuvent-ils ne pas éprouver un certain scepticisme, voire de la méfiance à l'égard de tout ce qui peut incarner ou rappeler des modèles auxquels ils se sentent étrangers, eux qui ont tant connu la soumission à un ordre venu d'ailleurs qui ne leur reconnaissait même pas la dignité d'homme et l'assistanat qui fait de leur indépendance une souveraineté à responsabilité limitée ?

Nous avons jugé indispensable, pour vaincre ce déni de soi, d'intervenir directement dans la transformation qualitative des conditions d'existence et de travail des populations.

 Aussi nous a-t-il paru important de placer le paysan, éIément central de notre société et moteur de cette nouvelle impulsion de notre histoire, au centre de nos préoccupations et de nos projections. C'est le paysan qui peut donner des raisons de croire à l'avènement d'un monde meilleur pour peu qu'il soit adéquatement encadré, financièrement soutenu et stimulé par la nécessité ou par l'exemple à adopter un mode de production et un style de vie orientés vers l'avenir.

Nous avons voulu personnellement être dans le jeu de l'exemple en entreprenant nous-même un projet de production agricole semi-motorisée de moyenne surface dans quatre provinces du Burkina Faso : l'Oubritenga, le Kénédougou, la Sissili et la Léraba. Notre souci essentiel,en plus de la création d'emplois paysans et la rentabilité de ces champs, est de donner l'exemple à la détermination paysanne, d'encadrer des producteurs et de susciter la création de pôles de génération et de distribution de revenus en milieu rural.

En Afrique, l'État a encore la délicate responsabilité de concilier un minimum d'intervention avec les exigences modernes du moins État. Cela est évident.

L'État africain a le devoir de soutenir les marginaux générés par le système économique libéral, de promouvoir leur réinsertion sociale en finançant par l'accessibilité au crédit la création de micro-entreprises à leur profit. Il est également de son devoir de stimuler et d'accompagner le plein rendement du secteur économique privé dans les domaines de l'industrie et des petites et moyennes entreprises en se désengageant lui-même des circuits de la production directe et en offrant les cadres réglementaires et institutionnels propices à l'investissement et à la compétitivité.

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